vendredi 21 mars 2014

«Sur les flancs du Publémont, le faux-bourg de Sainte Marguerite: marcher sur les braises de sept siècles de révoltes»

Intro – ligne du temps
Voici une balade « Liège des révoltes » dans le quartier attachant de Sainte Marguerite. Je l'ai faite avec la Braise à l'occasion du Festival de la promenade et des Journées du Patrimoine. Elle part de  Hocheporte pour monter via les remparts et les degrés des Tisserands sur le Mont Saint Martin, pour se terminer sur les degrés de Saint Pierre.
Avant de suivre les révoltes sur le terrain, nous les parcourons ici dans l’ordre chronologique.  Le palais épiscopal d’Eracle au Publémont, assailli par une ‘émeute furieuse’ en 970, n’existe plus. Eracle a toujours son mausolée dans le choeur de la basilique Saint-Martin. Eracle  a dû signer les premières franchises. Son successeur. Notger l’a vengé en incendiant l’hôtel de ville où siégeaient en assemblée 240 bourgeois.
En 1177 le curé Lambert le Bègue est condamné comme hérétique par le concile de Venise parce qu’il préconisait la pauvreté dans l’Eglise; une rue et une paroisse protestante de Liège s’appellent Lambert-le-Bègue. L’église Saint-Christophe où Lambert avait sa cure est toujours là ; mais la pittoresque rue des Bégards est fermée à cause des toxicomanes…
La collégiale Saint-Martin, où plusieurs dizaines de nobles ont péri dans l'incendie suite au Mal Saint-Martin en 1312 a été reconstruite, et est même devenue basilique en 1886. Le Mal Saint-Martin a laissé aussi un patrimoine immatériel: la Paix de Fexhe. Ce document de 1316 prend dans l’histoire du Pays de Liège la même place que la Magna Carta pour l'Angleterre.
En 1491, et puis en 1513 les Rivageois firent émeute pour avoir du pain et des juges laïques. Trois mille Rivageois ont campé devant  l'abbaye Saint Laurent. Le ‘doux archevêque Monseigneur de la Marck’ (dixit Charles Decoster dans son Ulenspiegel) fit clouer les têtes des suppliciés Rivageois aux portes de Sainte-Marguerite et de Sainte-Walburge. Ces portes ont disparu ainsi que le sang répandu. Il reste une rue et une Haute Ecole à leur nom.
Au N° 45 du Mont Saint Martin meurt 65 ans plus tard un autre de la Marck, Guillaume II, seigneur de Lumey, amiral – excusez du peu - des gueux de la mer et stathouder de Hollande. En 1572, à la tête de 26 bâteaux,  il s'était emparé de Brielle. Et puis, et je termine avec ça, La grève générale de 1936 part du charbonnage de la Batterie (Sainte-Marguerite).

Le "Faubourg Sainte-Marguerite" est peuplé d'armuriers et de mineurs.

Avec la construction de la seconde enceinte, la "porte de Sainte-Marguerite" (supprimée en 1841) devient un des principaux accès à la ville. Elle était située à l'époque entre les Degrés des Tisserands et la rue des Fossés. Le "Faubourg Sainte-Marguerite" est peuplé d'armuriers et de mineurs. Déjà lors du Mal Saint Martin, « arrivèrent les paysans de Vottem, armés de tridents et de faux, tandis que de l’autre côté, par les faubourgs de Sainte Marguérite apparurent les redoutables Houilleurs précédés de leur bannières rouges à l’effigie de leur patron Saint Léonard » (L. Polain cit. in P. Baré, Herstal sous la révolution liégeoise p.37).
cribleuses charbonnage Sainte Marguerite
La grève générale de 1936 part du charbonnage de la Batterie (Sainte-Marguerite). Trente ans plus tard, en 1967, le charbonnage de Bonne Fin – quel nom prémonitoire - ferme dans de très mauvaises conditions. On y frôle la catastrophe, comme on en a vécue une au Many à Seraing, quelques semaines avant la fermeture. Le passionné d'histoire industrielle Henri Delrée, directeur divisionnaire des Mines, raconte l’incendie qui a eu lieu au siège de Ste-Marguerite: « Le Many devait fermer au mois de mai. Alors, suite aux protestations des organisations syndicales, on le prolongeait de semaine en semaine et de mois en mois. Il allait fermer théoriquement fin 53 mais la catastrophe est arrivée. A la Bonne fin, c’était plutôt des feux spontanés. C’était des couches à feu. Le charbon était trop fin. Cela a duré tout un temps. Il a fallu faire des barrages. Ce qui a accéléré la fermeture du charbonnage » (INTERVIEW 21/04/1997).
Près du carrefour Fontainebleau (notre balade ne va pas jusque là : le trajet le long de la voie rapide est peu intéressant) quelques vestiges peu connus. Aux pieds des escaliers de la passerelle qui surplombe la voie rapide nous trouvons une plaque.  Débouchant de la passerelle on découvre à gauche la première dalle. 10 mètres à gauche de la 1ère on découvre la 2ème, en lisière du sous bois. Sur la face latérale on lit "S M".

Le rond-point autoroutier du Cadran, transformé en  « carré-point ».

Au profond déclin socio-économique de Sainte Marguerite, avec la fermeture des charbonnages, s’ajoute une erreur urbanistique monumentale. Fin du XIXème siècle, on avait tracé le chemin de fer de ceinture et élargi la rue de Bruxelles. Ce chemin de fer passe en dessous du Mont Saint Martin et la seule trace visible est un puits d’aération récemment reconstruit.
Mais un petit siècle plus tard, c’est la cata, pire que tous les V1 tombés sur Liège. En 1975 une liaison à l'autoroute E25 coupe le quartier en deux et provoque le départ de 5000 habitants. Ce grand projet est l’œuvre du groupe l’Equerre. C’est en quelque sorte son chant de cygne. L’agence est en faillite en 1982. C’est aussi l’époque où l’on abandonne le projet fou de ramener une autoroute Place Saint Lambert. Ca coûtera 30 ans pour recoudre cette cicatrice. L’urbaniste Jean Englebert raconte comment il a été confronté « aux urbanistes-conseils de la Ville, L’EQUERRE. Ce groupe était proche du pouvoir et nous, nous venions en contre-pouvoir. Il fallait que les autoroutes arrivent à Liège, elles devaient passer place Saint-Lambert. Nous étions contre ces idées. De là est né le problème de la place Saint-Lambert. L’EQUERRE a ensuite proposé qu’une autoroute arrive au boulevard de la Sauvenière par la rue Saint-Gilles, puis par la rue des Augustins, puis finalement, par la rue Sainte-Marie. Et il a même été prévu un passage de l’autoroute en dessous du parc d’Avroy »…
Le rond-point autoroutier du Cadran est transformé au début des années 2000 en « carré-point». Cette horreur est censée ‘reconnecter le quartier au centre-ville’. A l’impossible nul n’est tenu… Le vaste no man's land de Fontainebleau coupe le quartier de Sainte-Marguerite en deux: un arrêt de bus isolé qui fait office de coupe-gorge, une voie rapide que le piéton ne peut franchir sans une solide assurance-vie et des pelouses qui ne font plaisir qu'à l'automobiliste. Une erreur du passé à réparer.
On ne va pas mettre toute la situation du quartier sur ces erreurs urbanistiques, mais il y a quand même un peu (beaucoup) de ça. Ce quartier que l’on a longtemps nommé faubourg de l’Ouest, fait l’objet d’une ZIP, soit une zone d’initiatives privilégiées. Pour obtenir ce statut,  les indicateurs étaient les suivants : plus de 60 % de personnes isolées, 40 % de ménages monoparentaux, 35 % de personnes exclues des statistiques fiscales car disposant d’un revenu trop faible, 65 % de locataires et 40 % d’étrangers.
Cela n’empêche pas que des promoteurs immobiliers ont des projets avec ce quartier. On parle à ce propos de gentrification. Ces promoteurs n’ont rien inventé: sur les ruines de Sainte Marguérite, rue Léon Mignon, 
Art Nouveau J. Nusbaum rue L. Mignon
Joseph Nusbaum construit vers 1900 un alignement de maisons avec des belles façades Art Nouveau (AN). Quand on parle AN, ne tombons pas dans un romantisme béat : la villa AN de Solvay à la Hulpe a coûté plus que les milliers de maisons sociales que le même Solvay a construites ! Et pas de sentimentalisme sur ces chaumières détruites non plus: en 1846, 40% des ménages liégeois ne disposaient que d'une seule pièce et il y avait 8,03 habitants par maison !!
Nous pouvons nous fermer une (vague) idée de l’habitat à Sainte-Marguerite à partir de l’îlot Firquet réhabilité (accès par un passage couvert Rue Saint-Séverin, 94-96). 86 % de la surface située à l’intérieur de l’îlot était bâtie. Des annexes d’annexes, des constructions enchevêtrées les unes sur les autres. On a dû ‘dédensifier’. La "Cour Conti" réfère au céramiste Toscan Conti, qui s’établit à Liège en 1854, et qui serait à l’origine de la création de la marionnette Tchantchès… Au conditionnel, puisqu’Outremeuse conteste vivement cet origine multiculti de notre marionnette nationale…

Le réseau des Fontaines Roland

Nous montons au Publémont via la rue Hocheporte – rue des Remparts. Les travaux de Blonden et Cie ont caché complètement les remparts, au point où des Liégeois de souche s’en rendent à peine compte de leur existence. Une erreur urbanistique qui s’explique par le mépris de gens abnubilés par la révolution industrielle de la fin du XIX° siècle ?
Dans Promenades liégeoises  Nicolas Ancion décrit sa ‘Grimpette à Hocheporte’. Ancion est l’auteur de «L’homme qui valait 35 milliards», qui met en scène l’enlèvement de LakshmiMittal par des sidérurgistes liégeois. C’est avec la même sensibilité sociale que Nicolas Ancion fait sa grimpette à Sainte Marguérite. Il démarre rue Hocheporte, au théâtre Al Botroûle : « En remontant la rue, regardez les façades, imaginez les familles qui sont passées par là, l’histoire qu’elles ont charriée, emportée avec elles de Pologne, de Sicile, d’Andalousie, des histoires venues du Mont Atlas avec la couscoussière, du Ghana avec la fécule de maïs, d’Albanie, du Kossovo et ailleurs, ce sont toutes  ces histoires qui ont tressé le quartier : Sainte Marguerite, port de passage en bord de Meuse.
Au pied des Remparts, de ce laid mur de brique rouge qui les renforce, où, de toute éternité qui m’est contemporaine, les sacs poubelles clandestins ont été accumulés avec leur cortège d’odeurs sûries, empruntez donc l’escalier en pente douce : quel bonheur de fouler ce rempart qui ceinturait le cœur de Liège. Il n’en reste qu’un tout petit bout et, assis sur le banc de bois brun, on peut imaginer la porte monumentale qui surplombait la rue en contrebas et lui a laissé son nom.  Les petites portes de bois perdus au creux des murs, perchées en déséquilibre au sommet de perrons séculaires, dissimulent des jardins. La rue des remparts, avec ses marches que l’on gravit d’un coté et qu’on peut redescendre de l’autre pour plonger vers Saint-Séverin, ses commerces, son agitation et ses maisons où l’on cuisine, toutes fenêtres ouvertes, dans des appartements surpeuplés ».

La rue des Cloutiers : une activité métallurgique plus importante que l’armurerie

le cloutier
Nous débouchons dans la rue des Cloutiers. La dénomination de ‘cloutiers’ ne réfère pas à la présence de cloutiers dans ce coin, mais à l’importance de ce métier dans l’économie liégeoise. La clouterie est une activité métallurgique importante dans la grande banlieue liégeoise. Au XVlllème siècle, l'industrie cloutière liégeoise fournit du travail à 15.00O ouvriers. Les clous sont exportés en Hollande, en Allemagne, en Espagne, au Portugal, en Italie, en Turquie et vers leurs colonies. La réputation du travail des artisans liégeois est telle que la Compagnie des Indes Néerlandaises spécifiait que les clous devaient être de 'fabrication liégeoise'. En 1830 on compte encore dans les districts de Verviers et  de Liège 1939 cloutiers, non compris femmes et enfants. Le fer était fendu dans les fenderies le long de la Vesdre. 
Au début, les vergettes de fer qui servaient à fabriquer les clous  étaient découpées, à l’aide d’une grande cisaille à main, dans une tôle façonnée par  l’action du gros marteau de la platinerie. Le remplacement du travail manuel par le laminoir à rouleaux taillants, c’est-à-dire la fenderie, augmenta la productivité de 1 à 50 à la fin du 16e  siècle. Un dicton dit ‘on ne prend pas du bon fer pour faire des clous’, ce qui était sûrement vrai. Mais cela n’empêche qu’à partir d’un fer de bas alloi tout un système productif s’était établi qui exportait ses clous dans le monde entier. Les verges étaient fournies par des commerçants aux cloutiers à domicile.  

Les Fontaines Roland et les arainiers

Fontaine Roland dégrés des Tisserands
En haut des Degrés des Tisserands, une Fontaine Roland. Ce réseau privé de fontaines qui date de 1679, a été à la base de la multinationale "Compagnie Générale des Conduites d'Eau" absorbée en 1980 (et fermée) par Saint Gobain. L’eau des fontaines Roland provenait des araines, ces galeries qui évacuaient l’eau des charbonnages.
Les propriétaires de ces araines vendaient l’eau évacuée au réseau d’eau potable de la ville. L'entreprise des araines n'étaient point à la portée du plus grand nombre. Aussi vit-on figurer, parmi les arainiers primitifs, non seulement les Princes de Liège, les bourgmestres et les plus riches notables de la ville, mais encore les plus riches abbayes du pays.  Quatre araines franches fournissaient les eaux aux fontaines de la ville de Liège : celles du Val St-Lambert,
Areine de Richonfontaine
de la Cité, de messire Louis Douffet et de Richonfontaine. L'araine franche messire Douffet avoisinait au faubourg Ste-Marguerite l'araine de la Cité, qui a son bassin de décharge dans la rue St-Severin, et fournissait les eaux aux fontaines du Palais, du Marché et des rues adjacentes.
Comme araines bâtardes nous avons dans le quartier celle du Thier-de-la-Fontaine et de Gerson-Fontaine.
Le débit de ces araines évoluait au fil de l’exploitation : tantôt les couches de charbon s'enfoncent plus où moins perpendiculairement dans la profondeur, tantôt elles se relèvent de même pour remonter à la superficie. Alors il arrive que l'araine se trouve du moment même arrêtée dans sa pourchasse. On pratique alors dans les bancs de pierre des 'bacnures' ou petits aqueducs par où l'eau se communique d'une couche à l'autre. Bref, une situation compliqué qui explique qu’à l’époque d’Ernest de Bavière beaucoup de charbonnages se trouvent noyés, suite à des contestations sur l’évacuation des eaux. Pour remédier à ça,  le Prince autorise dans son édit de conquête de 1582  " quelconque de quel estat ou qualité qu'il soit, de faire xhorre, tranches et abattement des eaux". Cet édit est une entorse à la législation féodale existante, et des grands industriels comme Curtius investissent dans les exploitations
Oeil de Richonfontaine - photo Tchorski
charbonnières et les araines. L’exhaure est tellement bien faite que  les fontaines du Palais et du Marché tombent à sec certaines années peu pluvieuses. L’édit ne supprime pas procès et autres procédures. Il faudra attendre Napoléon pour balayer cette législation féodale, de d’attribuer la propriété du sous-sol à la Nation.
Le Conseiller Roland poussé à la faillite
C’est dans ce contexte que le Conseiller Roland, premier entrepreneur des ouvrages dits de la conquête et Maître de la houillère dite du 'forre' au faubourg Ste-Marguerite, lance en 1693 le projet d’abattre l'araine franche du Val-St-Lambert, qui avait son oeil à Ans, sur celle de la Cité. L’idée de base était d’approvisionner un réseau de distribution d’eau. Roland devait pour cela trouver un arrangement tant avec les meuniers des 'Bas Rieux', qu'avec le Magistrat de Liége et le Chapitre de la cathédrale. Il dut remplacer les eaux de l'araine du Val-St-Lambert qui ne donnait alors que trois pouces d'eau, tandis qu'il en était jailli jusqu'à soixante. Il fit en conséquence construire à grands frais un canal pour amener des eaux nouvelles, tant sur les huit moulins des Bas Rieux, que sur les bassins des fontaines de la ville. Ces travaux le pousseront à la faillite. La propriété des ouvrages de Roland passa, d'un côté dans les mains de la famille Hardy et des maîtres de Beaujonc, et d'un autre dans celle des échevins Piette et Fassin.
areine gersonfontaine - photo tchorski
Lorsqu’au XX° siècle on installe les égouts, on dirige les eaux des araines là dedans. Conséquence: la toute nouvelle station d’épuration a des problèmes parce que les égouts amènent une eau trop propre. D’où des travaux lourds pour évacuer l’eau. Liège fait des gros frais pour envoyer l’araine de Gersonfontaine directement dans la Meuse. Pour l’échevin des Travaux, “cet ouvrage très ancien ne suit pas le tracé des rues et serpente sous les habitations. D’où la technique du fonçage qui consiste à creuser une galerie en sous-sol pour un collecteur. On a dû réaliser des puits, il y en avait un près de la gare, un autre place des Béguinage et un dernier près de l’hôtel Jala”. Pour le même prix on aurait pu peut être créer fontaines et autres rigoles qui auraient pu faire de Liège une ville d’eau. Tout compte fait, c’était le thème de l’expo de 1939…

La première émeute dans l'histoire de la ville de Liège


Les degrés des Tisserands débouchent sur Saint-Martin et Saint-Laurent, fondées vers 965 par l'Évêque Éracle.
sarcophage d'Eracle à St Martin
En 970 déjà Eracle dut faire face à une ‘émeute furieuse’ (dixit Kuppers) qui assaillit son palais épiscopal  sur le Mont Saint-Martin; les tonneaux de sa cave furent défoncés, et des flots de vin de Worms rouge  coulèrent jusque dans la Meuse, qui baignait le pied de la colline (Bouille, Histoire de la Ville et Pays de Liège ; cit.in P. Baré, Herstal sous la révolution liégeoise p.27). Eracle  doit signer les premières franchises. Eracle n’a pas la poigne de son successeur. Notger  http://hachhachhh.blogspot.be/2008/08/notger-le-souabe.html
 le venge en incendiant l’hôtel de ville où siégeaient en assemblée 240 bourgeois. Notger punit aussi à titre posthume Eracle pour sa mollesse, en lui volant sa cathédrale! En 965 Eracle avait annoncé, dans le cadre d’une fastueuse assemblée à Cologne avec tout le lignage royal des Ottoniens réuni, le transfert sur le Publémont de la maison épiscopale et d’un sanctuaire en honneur de sainte Marie et de saint Lambert. Ce qui fut fait en 978. Notger ravale cette cathédrale ‘sainte Marie et saint Lambert en Publémont’ au rang de collégiale et la dédie à Saint Martin. Cette collégiale Saint Martin se retrouve ainsi à la périphérie de l’espace urbain, incorporée au système défensif de la porte Saint Martin ( J-L Kupper,  Les origines de la collégiale Saint Martin ;  dans Saint Martin Mémoire de Liège éd. Du Perron p.15-21).
Les successeurs de Notger ne montrent pas plus de respect devant cet évêque fondateur. Le sarcophage d’Eracle, installé au départ dans le chœur de saint Martin, est récupéré par l’évêque auxiliaire Henri Henrard (+1814). Il se retrouve aujourd’hui dans une crypte. Le tombeau dans le chœur est une reconstitution de 1939 d’un autre monument du 16° disparu.

 

1312 le Mal Saint-Martin

vitrail avec les flammes de St Martin
En 1297 le prince évêque autorise le regroupement des travailleurs en corps de métier. Partout en Europe, les métiers s’affirment face aux nobles et au clergé. Il y a les Vêpres Siciliennes en 1282 et les Matines Brugeoises en 1302. A Liège, on a en 1312 le Mal Saint Martin.
Face au métiers se dressent les nobles : les familles Awans et Waroux s’entretuent pendant trente-huit ans… Au moment où la paix est signée, en 1335, dans l'abbaye de Saint-Laurent, trente mille hommes ont perdu la vie, et la noblesse a perdu une bonne partie de son pouvoir.
En 1384, les "Grands" renonceront à tout pouvoir politique, laissant au peuple le droit de choisir tous les membres du conseil de la Cité.
Liège fait partie du Saint Empire Romain Germanique. Le prince évêque de Liège n’a pas beaucoup de soutien de l’Empire contre les métiers et la noblesse féodale. Contrairement à la France, où les Capets arrivent à s’imposer, le pouvoir central germanique reste faible. Lors du conflit qui mènera au Mal Saint Martin, Le Pince-Evêque est obligé de louvoyer entre métiers et nobles. Et le 3 août 1312 ses chanoines, armés de pied en cap, aident le peuple à empiler paille et bois sec pour incendier l'église où les nobles s’étaient barricadés, après une conspiration qui avait mal tourné. Le prince évêque Adolphe de la Marck se limite à faire payer la reconstruction de l’église par les Métiers et termine l’affaire par la paix de Fexhe en 1316. La Paix de Fexhe est le document le plus célèbre de l’histoire du Pays de Liège comparable à la Magna Carta dans l’histoire d'Angleterre.

1531 : Les Rivageois devant l'abbaye de Saint-Laurent

St Laurent côté rue - photo Cl. Warzée
On peut ici remonter ici la rue Saint-Laurent jusqu’à l’abbaye, même si se balader le long d’une route de transit à grand débit n’est pas très agréable, et aussi parce que ce qu’on voit de l’abbaye dans la rue Saint-Laurent est néo-gothique de 1904. Les bâtiments du couvent en U sont construits par l'architecte liégeois Digneffe 1724-1784.
http://users.skynet.be/claude.warzee/3CRI/index.htm 
La façade principale, de l'autre côté, est tourné vers la ville mais le seul point de vue pour l’admirer est la terrasse du 8° de la FGTB Place Saint Paul.

Il y a 5 siècles, 3000 habitants de Tilleur révoltés se sont assemblés à 'abbaye de Saint-Laurent. Les religieux leur donnèrent à manger et à boire, afin de donner le temps au prince Erard de La Marck d’arriver de Bruxelles à Liège. En chemin, l’évêque a acheté du grain à Saint-Trond qu’il a vendu à Liège à un plus bas prix. Il arriva ainsi à acheter le soutien des métiers pour la répression de la révolte. Le ‘doux archevêque Monseigneur de la Marck’ (dixit Charles Decoster)  fit clouer les têtes des suppliciés Rivageois aux portes de Sainte-Marguerite et de Sainte-Walburge.
Le couvent Sainte-Agathe au N° 66 est un ancien couvent des Sépulchrines fondé en 1634. Sépulchrines, Capucins, Jésuites et Jésuitesses, Ursulines, Augustines, Carmélites déchaussées, Célestines, Bénédictines, Dominicaines, Franciscaines, Récollectines, Conceptionnistes, Urbanistes, Tertiaires arrivent dans le sillage de  Ferdinand de Bavière, champion de la Contre-réforme, qui contribuera à l'efflorescence
extraordinaire des couvents et abbayes dans le diocèse : plus de 70 sous son règne! En 2012 LAMPIRIS est devenu propriétaire de l’ancien hospice.
Derrière Sainte Agathe un projet intéressant pour un nouveau parc. Mais un projet qui traine :  l’opération de rénovation urbaine de Sainte-Marguerite dont fait partie ce projet a été lancé en 2002 et le gros des travaux n’a pas encore commencé... 

La rue Thier de la Fontaine et la tour des Mohons (moineaux)

rempart (4) tour de garde (5) XIIIe siècle
Une variante de notre balade est la descente par la rue Thier de la Fontaine, où nous avons une belle vue sur les remparts et la tour des Mohons (moineaux) de la première enceinte de Notger. On peut alors continuer via la rue du Gymnase.
rejoindre par une petite boucle sur les trottoirs de la Sauvenière.  Entre le N° 72 et 70 on peut remonter la rue des Bégards, souvent fermée. Il vaut mieux remonter entre le N° 34 et 32 pour déboucher dans le rue Saint Hubert et la rue Sainte Croix.

La rue des Bégards et Lambert le Bègue


reu des Bégards photo véroniqueliège
En face de Saint Martin la petite rue des Bégards (fermée pour insécurité). Béguins ou Béghards étaient des subversifs, comme les Lollards et comme toutes les tendances qui préconisaient la pauvreté dans l’Eglise…. A Liège le simple prêtre Lambert le Bègue s'oppose au torrent de la corruption. Comme il n'épargnait personne, le peuple recueillait ses paroles avec avidité. Le prince évêque le fit saisir dans l'église de St-Lambert, tandis qu'il y prêchait, et l’envoie au concile de Venise qui le condamne en 1177. Selon J. Daris, et je crois qu’il a raison, la plupart des déclamations de Lambert recèlent des erreurs doctrinales qui ont de grandes analogies avec celles des Vaudois: «L'honoraire que les prêtres reçoivent à l'occasion de l'administration des Sacrements est  le prix de vente des choses saintes. Aussi les fidèles doivent-ils éviter leurs pasteurs, comme des brebis fuient les loups. Il se sépare de l'Église pour se ranger du côté de Jésus-Christ. Il ne veut pas non plus du repos du dimanche, parce que les fidèles l'emploient à tout autre chose qu'à glorifier Dieu ».
L’évêque se faisait entourer de collégiales, qui étaient au départ une communauté de moines. J.L. Kupper situe l’abandon de la vie commune des chanoines au début du XIIe siècle. Au début du XIIIe siècle, il ne subsiste que de simples embryons de la vie commune, par le biais de quelques chanoines « résidants », vivant encore dans un dortoir et partageant le réfectoire. Les statuts donnés à la cathédrale vers 1204 par le légat Guy de Palestrina ne somment-ils pas les clercs, et donc aussi les chanoines, d’expulser de leurs maisons claustrales les compagnes qu’ils y entretiendraient, sous peine de privation de leurs bénéfices, ce qui semble témoigner que cet état de fait, bien plus grave encore que le fait de ne plus fréquenter le dortoir claustral, s’est déjà rencontré dans la cité mosane ? Un document, émis en 1226 relatif aux revenus du cellérier, cet officier responsable de l’approvisionnement du chapitre, ne précise t-il pas que les bois qu’il doit fournir pour les repas qui suivaient les offices les plus solennels lui sont acquis « si ceux-ci n’ont pas lieu », ce qui semble indiquer que ces repas, bien que souvent prévus et financés par des dotations spéciales, ne trouvent pas toujours place aux moments fixés ? La fréquentation du réfectoire lors des moments les plus fastueux de l’année par les clercs n’était plus automatique ; ne parlons donc pas du partage quotidien de la table ! (Alexis Wilkin: Fratres et canonici. Le problème de la dissolution de la viecommune des chanoines : le cas de la cathédrale Saint-Lambert de Liège au MoyenÂge).
Huit siècles après sa condamnation pour hérétique en 1177, le Conseil communal décide en 1857 que "la rue entre la rue Sur la Fontaine et la place créée au centre du béguinage" prendrait le nom de Lambert le Bègue.  "A la demande d'habitants", le 2 mai 1873, la même assemblée admit que l'impasse Tirebourse serait adjointe nominalement à la rue Lambert le Bègue. Le nom Tirebourse n’inspirait probablement pas confiance et devait disparaître. Ce qui n’a pas empêché la fermeture de la rue Lambert le Bègue pour insécurité en 2005.
Au N° 59 à l'angle gauche de la rue des Bégards, l'hôtel Chaudoir ( 1762) est un ancien refuge à l'intérieur des remparts de la cité pour les moines de Saint-Laurent. Les Jésuitesses anglaises s'y étaient installées dès leur arrivée à Liège en 1616.

Les fantômes d’un amiral des gueux de mer et du dernier prince-évêque de Liège

La puissante famille d'origine germanique de la Marck est omniprésente tout au long de l’histoire mouvementée de la principauté.  Au N° 45 du Mont Saint Martin est mort Guillaume II de la Marck, seigneur de Lumey, amiral des gueux de la mer et stathouder de Hollande. Le 28 octobre 1568, il n’avait pas réussi à se faire ouvrir les portes de Sainte-Walburge, en compagnie de Louis de Nassau, frère de Guillaume d'Orange. En 1572, à la tête de 26 bateaux,  il s'était emparé de Brielle, et a donné ainsi à Guillaume d’Orange un second souffle. Il fut nommé stathouder de Hollande. Gloire éphémère, puisqu’en 1576 le prince d’Orange bannit le ‘gauchiste’ Lumey des Pays-Bas. Il regagna le Mont-Saint-Martin, où il mourut le 1er mai 1578. Certains suggèrent que l’évêque aurait contribué à accélérer le passage à trépas…
Au n° 23 dans la petite cour pavée devant un petit hôtel de maître du XVIIIe siècle encore une Fontaine Roland.  Du même côté un puits d’aération fraîchement restauré du tunnel du chemin de fer qui passe en-dessous.
De 1659 à 1877, le bâtiment situé au n° 13 a été la demeure familiale des comtes de Mean, également propriétaires de l’ « hôtel de Sélys ». François-Antoine-Marie-Constantin de Méan est « élu » prince-évêque en 1792. Hélas pour lui, la révolution gronde et il ne gardera ce titre que deux ans ! Qu'à cela ne tienne, il est choisi par le roi Guillaume de Hollande comme nouvel Archevêque de Malines en 1816. Décédé en 1831, il aura donc été le dernier prince-évêque de Liège et le premier Archevêque de la Belgique indépendante.
L’hôtel de Sélys avait été « restauré » en 1883 par Edmond Jamar dans le style néogothique saint-luciste, suite à l’arrivée au pouvoir des catholiques. Aujourd’hui Crowne Plaza s’y est installé, suite à une nouvelle restauration intéressante. L’hôtel a  dur à retrouver une rentabilité. En bas de la colline son collègue Jala a rendu d’ailleurs l’âme dernièrement.

La collégiale Sainte-Croix et son église paroissial

Dans la rue Sainte-Croix, la collégiale Sainte-Croix (Patrimoine exceptionnel de Wallonie, presque toujours fermée), fondée en 979 par Notger, abritait en son temps un chapitre de 15 chanoines. Les collégiales étaient des bâtiments de prestige réservés au chapitre. Accolés à l’église on a encore un cloître pour les chanoines bien conservé. Les fonts baptismaux et confessionnels qu’on y trouve aujourd’hui ne s’y trouvaient pas sous l’ancien régime. Les fidèles étaient accueillis dans des églises paroissiales minables. On en voit un des rares spécimens encore conservés à côté de l’église. Le bâtiment est aujourd’hui une demeure privée.

Restaurations ‘lourdes’ ou respectueuses

Nous sommes arrivés au bout de notre balade, dans la rue et les degrés de Saint-Pierre. Nous avons devant nous le Palais Provincial. En haut de la façade du Palais Provincial une série de bas reliefs retracent des événements marquants de l'histoire liégeoise.  Ces 19 bas-reliefs ne sont pas tous dédiés aux révoltes. Mais le Mal Saint-Martin y est. Nous y trouvons aussi la Bataille des Steppes, les 600 Franchimontois ;  la paix de Fexhe et Lambert Le Bègue; Avec ce ‘centre d’attraction mémoriel’ l’architecte se voulait le continuateur des bas reliefs ornant les portails des cathédrales gothiques : la bible des pauvres.  En 1851 une Commission se penche sur le choix des sujets.  S’il n’y avait pas eu l’échéance du cinquantenaire de la Belgique en 1880 on discutait probablement encore…
Mais ce Palais Provincial est intéressant aussi à partir d’un autre point de vue : comment restaurer un
bâtiment. Que veut dire respecter une tradition ? Ce bâtiment néogothique de a été poussé en 1847 dans le flanc du Palais des Princes-évêques, construit en 1526 (la façade Louis XIV du côté de la place Saint Lambert est de 1734). L’architecte provincial Delsaux prétendait que «moins la main de l’architecte sera visible, plus il y aura de mérite». Il faut reconnaître que cette intervention ‘lourde’ peut passer inaperçue. Il avait pourtant démoli toute une aile du Palais. Ce qui aggrave son cas, c’est que quelques années auparavant, un projet pour démolir cette aile orientale avait été rejeté par l’opinion publique. Le ministre de l’Intérieur Van de Weyer avait été obligé d’organiser un concours gagné par le jeune architecte provincial Jean Charles Delsaux. Delsaux est intervenu aussi sur la plupart des collégiales liégeoises, avec la même conviction que le seul style vrai était le gothique, associé par les milieux catholiques à une société qui correspondait parfaitement à leur doctrine sociale. Les néogothiques (et Saint-Lucistes) belges ont voulu marquer leur territoire face  aux francs maçons… Delsaux est né et enterré à Herstal (un beau monument à la Foxhalle) et je compte prochainement faire un blog sur lui. En France Viollet-le-Duc a ‘restauré’ avec la même main lourde Vézelay et Notre Dame.
hôtel Torrentius
Nous avons dans un rayon de 100 mètres quelques bâtiments historiques qui donnent un bel aperçu de restaurations moderne plus ou moins respecteuses. A côté de nous l'hôtel Liévin Torrentius, rénové vers 1980 par l'architecte Charles Vandenhove. On peut comparer cette restauration respectueuse avec deux restaurations ‘lourdes’ contemporaines, en descendant vers l’ilôt Saint Michelsur notre droite. L'hôtel Desoër de Solières est du grand architecte liégeois Lambert Lombard (1505-1566) à qui on doit aussi le palais des princes-évêques. L'architecte Philippe Greisch y a ajouté des éléments modernes en 2001: «Quand on regardait ce bâtiment, avec tout ce qu'il pouvait avoir de retouché, de remanié, de délabré, on était séduit. Mais par quoi? La réponse est simple: les tufeaux ». A côté l’hôtel de Bocholtz, demeure patricienne (XVe siècle) racheté pour 1,4 million, à titre privé, par François Fornieri, « Manager de l’année 2011 » et patron du fleuron pharmaceutique liégeois Mithra à Belfius (ex-Dexia). Comparons avec les « retouches » au Palais par Delsaux !

Références

"Burenville, Sainte-Marguerite : Question de Point de Vue. Portrait photographique d’un quartier de Liège par ses habitants" http://www.laboiteaimages.be/new/index.php?option=com_content&task=view&id=36&Itemid=6
G. Hansotte, La clouterie liégeoise et la question ouvrière au 18e siècle, Bruxelles, 1971 (APAE 55), 
Id., «La clouterie au pays de Herve et la question ouvrière au 18e siècle», BSVAH 42, 1955, 181-183

Id., «La question sociale au 18e siècle, dans le bailliage d'Amercoeur et l'avouerie de Fléron», Bulletin du cercle archéologique et historique des cantons de Fléron et Grivegnée 1, 1961

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